Le territoire bordelais regorge de bâtiments surprenants et son histoire de personnages aussi extraordinaires que méconnus. A ce « Bordeaux secret et insolite » Richard Zéboulon et Philippe Prévôt ont consacré un ouvrage magnifiquement documenté. « Bordeaux secret et insolite » aux éditions Les Beaux Jours. Et ils en préparent un second, preuve que la matière est loin d'être épuisée.

Bon nombre de lieux secrets restent à l'abri des regards. D'autres, en revanche, sont exposés chaque jour au passage de milliers de Bordelais. Sans toujours être remarqués. C'est le cas de la borne du kilomètre zéro. Située au pied du n° 10, place Gambetta, elle est à l'origine du bornage de la commune, réalisé au XIXe siècle, et symbolise le centre géographique de la ville. Un point de départ idéal pour notre parcours qui nous amène d'abord au n°5, impasse de la Rue-Neuve, près de la porte de Bourgogne. C'est là que se dresse la plus vieille maison de Bordeaux, un petit oustaü (« hôtel », en gascon) bâti dans la première moitié du XIIIe siècle. Un des rares vestiges de maisons médiévales. Cette ancienneté majeure a longtemps été usurpée par une autre construction, remarquable par sa façade en pans de bois, située au n° 2, rue Pilet, dans le même quartier. Il a, depuis, été démontré que cette prétendue plus vieille maison de Bordeaux daterait en fait du XVIe siècle. Quant à l'ancien couvent des Dominicains, rue des Ayres, autre édifice méconnu, il n'en subsiste que peu de choses. Datant du XVIIe siècle, il a été bâti sur l'emplacement de la mairerie, ancienne résidence officielle du maire de Bordeaux depuis le Moyen Age, où Michel de Montaigne, élu en 1581, résida un temps.

Nichée au fond d'une impasse dans le quartier de la Victoire, la maison du n° 30, rue Mazarin, ne se signale pas tant par son architecture banale que par l'événement qui s'y est produit, le 3 février 1822. Dans la chapelle jouxtant cette demeure, où résidait l'abbé Noailles, fondateur de la congrégation de la Sainte-Famille, le Christ apparut au prêtre et à ses fidèles. Quatorze attestations manuscrites, conservées à Rome dans les archives de la Sainte-Famille, relatent ce miracle.

Difficile d'évoquer les édifices remarquables de Bordeaux sans un mot sur les multiples hôtels particuliers qui témoignent du formidable essor de la ville au XVIIIe siècle. Faute de liste exhaustive, une balade sur les quais, dans le quartier Victor-Hugo ou le secteur des allées de Tourny suffit pour se faire une idée de la magnificence passée. Derrière les belles façades se sont parfois déroulées quelques aventures humaines extraordinaires et méconnues.


Des lieux et des hommes

Au n° 12, rue de la Devise, l'hôtel de Sèze abrita, au XVIIIe siècle, Romain de Sèze, brillant avocat qui, en 1792, âgé de 44 ans, fut appelé par Tronchet et Malesherbes pour assurer avec eux la défense de Louis XVI. Plus tard, le bel hôtel fut le témoin de la courte liaison entre Aurélien de Sèze et George Sand .

En s'intéressant à la belle maison du 8, rue de la Rousselle, dans le quartier Victor-Hugo, Richard Zéboulon et Philippe Prévôt ne soupçonnaient pas qu'ils allaient faire une découverte extraordinaire et percer un secret jamais dévoilé jusqu'alors. C'est ici, à deux pas de la maison de Montaigne, que vécut l'abbé Maurice Baillet. Sa singularité ? Ce savant solitaire participa au déchiffrage des manuscrits de la mer Morte découverts en 1947 en Judée. Il fut le seul membre de l'équipe internationale mobilisée pour la recomposition et la traduction des 144 manuscrits, écrits en hébreu, araméen et grec, à avoir terminé sa tâche.

Dans un tout autre registre, le château Tauzin, dans la rue du même nom, à la limite de Bordeaux et de Pessac, mérite le détour. Cette belle demeure du XIXe est le seul vestige des anciens studios de cinéma Couzinet, fondés à Royan et déplacés à Bordeaux après la Seconde Guerre mondiale. Sous le label Studios de la Côte d'Argent, ils ont connu une intense activité jusqu'en 1962. Et pour rester dans la rubrique cinéma, c'est à l'hôtel des sociétés savantes du 10, allées de Tourny, le 29 février 1896, qu'eut lieu la première projection, à Bordeaux, du Cinématographe des frères Lumière.


Mystères et lieux saints

Eglises et autres lieux saints se prêtent volontiers au secret. Secrets historiques, comme celui de l'église Sainte-Colombe, bâtie au Moyen Age et dont il ne reste qu'une pierre sculptée sur le pan coupé d'une façade, au n° 4, de la rue Buhan, près de la place du Palais. Secrets mobiliers, à l'instar des magnifiques lambris de la sacristie de l'église Saint-Louis-des-Chartrons. Un ensemble exceptionnel et peu connu des Bordelais, réalisé en acajou de Cuba et provenant de l'ancienne église des Carmes, bâtie entre 1724 et 1735 sur le même emplacement mais démolie parce que jugée trop petite.

Secrets d'origine, telle celle, allemande, de l'orgue polychrome de l'église Saint-Augustin. Un instrument d'une grande beauté, rénové en 1987 à partir des vestiges d'un orgue du XVIIe siècle retrouvé à Hambourg. Secrets de vocation, à l'image des multiples destinées de l'église Saint-Siméon, place Camille-Jullian. Quels Bordelais savent qu'avant d'accueillir le cinéma Utopia elle fut occupée par un marchand de cycles, puis un garage ? Beaucoup ignorent que l'église, bâtie au XVe siècle, fut reconvertie en salpêtrière et accueillit, en 1833, l'Ecole navale des mousses, avant de devenir, en 1863, fabrique de conserves de légumes.

Secrets d'utilisation, avec l'horloge solaire de l'église du Sacré-Coeur, près de la gare Saint-Jean. Datant du début du siècle et financée grâce à une quête organisée par le roi d'Espagne Alphonse XIII, de passage à Bordeaux, elle est probablement la seule horloge de la région dotée d'un cadran à 24 heures située sur une façade d'église. Une seconde horloge, placée symétriquement à la première et où s'affiche le cycle classique des 12 heures, a été financée par la même quête.

Secrets historiques, enfin, comme celui de la croix gothique de Saint-Projet, sur la place du même nom. Unique monument du genre à Bordeaux, elle daterait de la fin du XVe siècle. Ces croix faisaient l'objet de vénérations lors de certaines fêtes religieuses. Abattue pendant la Révolution, la croix de Saint-Projet fut restaurée en 1803, grâce à la générosité d'un marchand de dentelles du quartier Sainte-Catherine.


De belles histoires de plantes

Les multiples jardins et autres espaces verts de la ville offrent autant d'occasions d'évoquer de belles histoires végétales. L'une des plus étonnantes est sans doute celle du magnolia géant du jardin public. En avril 1857, cet arbre majestueux (15,60 mètres), déjà vieux de 42 ans et accusant 45 tonnes à la pesée, fut transporté du vieux jardin des plantes de la Chartreuse jusqu'à l'actuel jardin public, que la municipalité de l'époque avait décidé de redessiner à l'anglaise. Une voie ferrée de 2 kilomètres fut posée pour l'occasion et un chariot construit sur mesure. Il fallut quatre jours pour convoyer le bel arbre. Douze autres magnolias suivirent le même chemin.

Remarquable également, bien que n'ayant pas subi le moindre déplacement, l'arbre de Judée du square Honoré-d'Estienne-d'Orves, à Caudéran. Il serait âgé de 250 ans. Historiquement, l'arbre de Judée serait celui auquel Judas se serait pendu après avoir trahi Jésus. Ses fleurs pourpres symbolisent les larmes du Christ.

Ce n'est pas un hasard si l'hôtel du n° 57, rue Huguerie porte le nom de « maison du Lierre ». L'arrière-cour de l'immeuble abrite en effet l'un des plus vieux lierres de France. Mesurant 55 centimètres dans sa plus grande circonférence, le pied daterait d'au moins deux siècles !

Rue Laroche, derrière le jardin public, un petit bâtiment aux allures de temple lilliputien abrite la très ancienne fontaine de Figueyreau, également appelée la fontaine au Figuier. L'arbre qui a donné son nom à l'endroit a disparu depuis longtemps, mais la source coule toujours. Elle alimentait les habitants du quartier au Moyen Age. L'eau fut canalisée lors de la construction d'une première fontaine au XVIe siècle, qui fit l'objet d'une restauration en 1832.

Les amateurs d'exotisme seront séduits par le petit jardin japonais du quartier Nansouty. Peu connu en dépit des visites organisées par l'office du tourisme, cet espace modeste de 100 mètres carrés, flanqué d'une pagode, a été conçu en 1993 par un architecte d'intérieur dans l'esprit des jardins japonais. Il fourmille de détails végétaux ou minéraux dont chacun a une place et une signification précises.


Secret et insolite

Rien d'étonnant à ce que le secret flirte avec l'insolite. A l'instar de l'impasse de la Fontaine-Bouquière, située au niveau du n° 52, cours Victor-Hugo. Un lieu surprenant, parmi les plus secrets du vieux Bordeaux. L'accès à cette venelle est défendu par une grille en fer forgé. L'impasse constitue en outre l'un des rares témoignages de l'époque médiévale. Elle s'appelait alors impasse des Pédouillets, allusion aux mendiants qui venaient s'épouiller à la fontaine Bouquière, qui coulait 10 mètres au-dessous du niveau du cours Victor-Hugo entre les deux murs du rempart du XIIIe siècle.

Insolites assurément, ignorés bien qu'offerts aux regards de tous, les chats du quartier Saint-Seurin. On peut découvrir ces félins de pierre sur les façades des rue Saint-Etienne et Jean-Soula. Leur présence concrétise la signature de l'architecte bordelais Jean-Jacques Valleton, qui aimait les chats au point d'en orner la façade des immeubles qu'il construisit au XIXe siècle.

Insolite encore et visible seulement à marée basse, la pile d'un pont fantôme qui émerge des berges de la rive droite, face au cours du Médoc. Commandé à la fin du XIXe siècle par le maire Adrien de Baysselance, il connut la traditionnelle pose de la première pierre, le 19 septembre 1910, par le président de la République, Armand Fallières. Mais, faute d'argent, il ne fut jamais achevé. Enfin, difficile de clore ce chapitre sans un passage place Picard, près du cours Balguerie-Stuttenberg. Ici trône une réplique miniature de la statue de la Liberté. L'original, en cuivre, avait été offert en 1888 à la ville par le sculpteur Auguste Bartholdi. Il fut détruit par les Allemands en 1941, mais, depuis l'an 2000, une copie en résine, légèrement plus petite, l'a remplacé.


Histoires de cloches

Les cloches de Bordeaux résonnent de quelques histoires pour le moins surprenantes. L'anecdote la moins connue en concerne une, située au-dessus de l'hôtel de ville. Après l'incendie qui en ravagea les charpentes, en 1871, on installa une horloge dotée d'un carillon à trois cloches, visibles de la cour de la mairie. La cloche du centre, la plus imposante, est datée de 1663. Elle proviendrait en fait de l'ancienne église Sainte-Colombe. Non seulement elle compte parmi les quinze cloches bordelaises qui ont échappé à la fonte pendant la Révolution, mais elle peut se targuer d'être l'une des rares cloches d'église à sonner les heures républicaines !

Plus sombre est l'histoire de la célèbre grosse cloche de la rue Saint-James. Tout le monde connaît le monument. Bien peu savent qu'il abritait, au début du XVIe siècle, de sordides cachots. Cette prison fut baptisée hôtel du Lion d'or en raison de la girouette en cuivre qui surmonte le clocheton. L'édifice est en cours d'aménagement afin d'ouvrir ses portes au public.

Classée monument historique, la cloche de l'église Saint-Seurin s'avère singulière à double titre. Son bronze provient de canons espagnols confisqués en 1637 par le cardinal Henri de Sourdis, archevêque de Bordeaux, chargé de reconquérir les îles Sainte-Marguerite (actuelles îles de Lérins). Et elle passe, en outre, pour être la plus ancienne cloche de Bordeaux. Une affirmation pas tout à fait exacte. La plus ancienne cloche se trouve ailleurs. Mais, dans ce cas précis, garder son secret, c'est aussi préserver le vénérable objet.


De drôles d'inscriptions

Bon nombre de chasseurs de secrets ont tenté de mettre au jour la signification des multiples inscriptions qui ornent rues et monuments de Bordeaux. Beaucoup s'y sont cassé les dents. Personne n'a ainsi, à ce jour, réussi à déchiffrer les lettres hébraïques qui ornent un petit carré de pierre situé derrière des colonnes toscanes, sur la façade du n° 18, rue du Cloître. Nul ne sait pourquoi des maçons, des tailleurs de pierre et même un maître de musique ont gravé leurs noms, accompagnés de dates (de 1540 à 1668), sur les piliers de la tribune d'orgue de la cathédrale Saint-André. De même, on ignore toujours l'histoire des inscriptions gravées sur les dalles funéraires de la basilique Saint-Michel. Certaines pierres sont simplement numérotées, d'autres témoignent de la présence de sépultures d'artisans et autres petites gens. Prouvant ainsi que, contrairement à ce que l'on croyait, le privilège n'était plus, au XVIIIe siècle, réservé aux religieux ou aux nobles.

Plus compréhensible est l'histoire des inscriptions figurant en façade du n° 72, rue Emile-Fourcand. A gauche, le mot « serrages » qui signifie rangements. A droite, le terme « lieux publics ». La découverte, par Richard Zéboulon et Philippe Prévôt, d'un document aux archives municipales a permis de percer le mystère. En 1866, la ville décida d'installer un marché couvert dans le quartier. Il prit de l'ampleur et justifia l'achat de la maison de la rue Emile-Fourcand en guise de local de serrage. Plus tard, sous la pression des marchands et riverains, des lieux d'aisance furent créés et l'inscription « lieux publics » ajoutée par l'architecte.

Bien peu de Bordelais connaissent l'histoire de Stephen Girard. Seule l'épitaphe « Stephen Girard, riche banquier du monde », sur sa tombe du cimetière de la Chartreuse, témoigne du destin peu commun du jeune Etienne Girard. En 1776, il débarqua sans argent à Philadelphie, fonda la banque Girard et obtint la nationalité américaine. A sa mort, en 1812, il légua sa fortune, estimée à plus de 100 millions de dollars actuels, à la ville de Philadelphie. « Stephen » Girard ne retourna jamais à Bordeaux. On peut en revanche toujours voir la maison où il naquît, le 20 mai 1750, au n° 4, rue Ramonet, dans le quartier des Chartrons.

En longeant la basilique Saint-Michel par la rue des Faures, il suffit de lever la tête pour percevoir dans un entrelacs de figures de pierre le nom d'Henry de Valois Roy, dont le « h » est surmonté d'une couronne royale. Un hommage à Henri III qui permit, grâce à ses dons, l'achèvement de l'église.

Au coeur de Bordeaux, la rue Esprit-des-Lois cache l'un des secrets les mieux gardés mais aussi les plus exposés aux regards de la foule. Des milliers de personnes déambulent chaque jour dans cette rue longeant le Grand Théâtre. Beaucoup ignorent que son nom fait référence à l'oeuvre majeure de Montesquieu, « De l'esprit des lois ou du rapport que les lois doivent avoir avec la constitution de chaque gouvernement, les moeurs, le climat, la religion, le commerce, etc. ». Du titre, la rue n'a gardé que les premiers mots, mais qu'une ville attribue le nom d'une rue à une oeuvre reste unique dans les annales françaises !

C'est à une oeuvre d'un autre genre que se réfère la rue Georges-Juzan, près du stade Chaban-Delmas. Elle rend hommage à un Bordelais méconnu qui pourtant, à la fin du XIXe siècle, fut le véritable inventeur de la bicyclette. Il mourut dans le dénuement, faute d'avoir pu faire breveter son invention...


Hors les murs

Bordeaux ne détient évidemment pas le monopole des lieux secrets et des histoires insolites. Toutes les communes de l'agglomération ont, elles aussi, leur part de mystère. Les présenter nécessiterait plusieurs ouvrages, mais on ne saurait résister à une petite mise en bouche. Pour quitter la ville, l'idéal est de passer par le dernier rempart encore visible des 5 kilomètres d'enceinte qui protégeaient Bordeaux au XIV e siècle, au n° 30, rue du Hamel, près des Capucins. A Mérignac, un détour s'impose par l'ancienne glacière, 82, rue de Mérignac, sorte de petit fortin du XVIIIe siècle dans lequel on stockait les blocs de glace. Mérignac abrite également, au 76, avenue des Eyquems, l'étonnante Maison-Carrée d'Arlac, achevée en 1789 pour le banquier Peixotto et qui rappelle, bien qu'antérieure à celle-ci, la célèbre Maison-Blanche de Washington.

A quelque distance, la commune de Talence surprendra par son château du Prince Noir, bâti au XIVe siècle à proximité de la forêt royale de Bordeaux où Edouard, prince de Galles, dit le Prince Noir, allait chasser.

Enfin, plus loin vers le nord, aux portes du Médoc, la commune de Blanquefort se distingue par les ruines du château du Diable. Elles sont, avec la tour Veyrines de Mérignac, ancien donjon d'un imposant château féodal, les seuls vestiges d'architecture militaire médiévale encore visibles dans l'agglomération bordelaise